De Mekele à Zalambessa : au Tigré, la guerre change d’échelle

15 octobre 2026

Trois semaines après la reprise des hostilités dans le nord de l’Éthiopie, l’armée fédérale a repris la capitale du Tigré et atteint la frontière érythréenne. Le conflit, d’abord intérieur, menace désormais de devenir une guerre entre États.

Le 23 septembre, le Front populaire de libération du Tigré (TPLF) a lancé une offensive contre l’armée fédérale du Premier ministre Abiy Ahmed. Le TPLF est désormais membre de l’« Alliance pour la survie ». Cette coalition de sept groupes armés et politiques a été constituée trois jours plus tôt. Elle réunit notamment les milices amhara Fano, adversaires du TPLF pendant la guerre de 2020-2022. Les forces tigréennes se sont d’abord emparées des aéroports de Mekele, d’Aksoum et de Shire, et les combats ont gagné les régions voisines de l’Afar et de l’Amhara.

La contre-offensive fédérale a rapidement inversé le rapport de force. L’armée a repris Alamata le 28 septembre. Elle est ensuite entrée sans combats dans Mekele, la capitale régionale, le 3 octobre. Elle y est épaulée par la Force de paix du Tigré, milice issue d’une faction dissidente du TPLF ralliée à Addis-Abeba. Les autorités rebelles affirment avoir quitté la ville « temporairement » et poursuivre la lutte depuis d’autres positions. Dans les jours suivants, les forces progouvernementales ont repris Shire, Aksoum et Adigrat. Le 13 octobre, elles ont atteint Zalambessa, sur la frontière érythréenne. Les combattants tigréens se seraient repliés vers les zones frontalières du nord-ouest et de l’est. Leur commandement demeure intact.

De la guerre civile au différend régional

Addis-Abeba accuse l’Érythrée, l’Égypte et l’armée soudanaise de soutenir les insurgés, ce que les trois pays démentent. Le 1er octobre, quelques heures après des explosions entendues dans la capitale éthiopienne, l’Éthiopie a fermé son ambassade à Asmara et expulsé dix diplomates érythréens. L’Érythrée a aussitôt rompu ses relations diplomatiques avec son voisin. Un diplomate égyptien a été déclaré persona non grata, et Le Caire a répondu par une mesure identique.

Depuis, la crise s’est déplacée sur le terrain militaire. Des images ont montré, à partir du 7 octobre, des soldats érythréens au Tigré. Le 9 octobre, l’Éthiopie a saisi le Conseil de sécurité des Nations unies. Elle affirme que des troupes érythréennes ont progressé jusqu’à 60 kilomètres à l’intérieur de son territoire et invoque son droit à la légitime défense. Asmara dément toute incursion et accuse à son tour Addis-Abeba de préparer une guerre d’agression.

Les ressorts du différend dépassent le Tigré :

  • la volonté d’Abiy Ahmed d’obtenir un accès souverain à la mer Rouge, dont l’Éthiopie est privée depuis l’indépendance érythréenne de 1993 ;
  • le grand barrage sur le Nil mis en service en 2025, que l’Égypte considère comme une menace existentielle ;
  • le rapprochement avec le Somaliland, contesté par Mogadiscio ;
  • le soutien présumé d’Addis-Abeba aux Forces de soutien rapide, en guerre contre l’armée soudanaise depuis 2023.

Le 4 octobre, à El-Alamein, les dirigeants égyptien, érythréen, somalien et soudanais ont tenu leur premier sommet à quatre. Leur déclaration commune, qui ne nomme pas l’Éthiopie, rappelle le respect de l’intégrité territoriale des États et le règlement pacifique des différends. Elle rejette toute reconnaissance du Somaliland et toute mesure unilatérale sur les eaux du Nil. L’Union africaine a appelé l’Éthiopie, l’Érythrée et l’Égypte à la plus grande retenue.

Un renversement d’alliances

Le contraste avec 2018 est saisissant. Le rapprochement entre Abiy Ahmed et le président érythréen Issayas Afeworki avait alors valu au premier le prix Nobel de la paix. Alliée d’Addis-Abeba pendant la guerre de 2020-2022, l’Érythrée avait ensuite été tenue à l’écart de l’accord de Pretoria. Cet accord avait mis fin à un conflit qui a fait au moins 600 000 morts selon l’Union africaine. Plusieurs de ses dispositions clés n’ont pourtant jamais été appliquées, dont le retour des déplacés et le désarmement du TPLF. Asmara, qui combattait hier le TPLF, est aujourd’hui accusée de le soutenir.

Une population chrétienne de nouveau exposée

Le Tigré est une région très majoritairement orthodoxe. Il abrite Aksoum, berceau historique du christianisme éthiopien et siège de l’église Sainte-Marie-de-Sion. Lors de la précédente guerre, ses populations civiles et ses lieux de culte avaient été durement touchés, y compris à Aksoum même, en novembre 2020. La situation humanitaire était déjà critique avant la reprise des combats. En septembre, plus de la moitié des habitants de la région, soit 3,9 millions de personnes, avaient besoin d’une aide alimentaire d’urgence. Plus d’un million de personnes déplacées par la guerre précédente n’ont toujours pas pu rentrer chez elles.

SOS Chrétiens d’Orient Belgique suit la situation des communautés chrétiennes exposées aux conflits et fait connaître leur sort auprès du grand public. Pour soutenir cette action, vous pouvez faire un don.